L’édito des années 90

Les Années 90 :  Les cultures urbaines face à la frontière sociale des villes

En octobre 1990, la France connait ses premières émeutes urbaines à l’image des ghettos noirs américains. Vitrine de la réhabilitation, Vaulx-en-Velin dans l’agglomération lyonnaise devient le haut-lieu du nouveau « malaise des banlieues ». Car d’autres sites s’enflamment tout au long de la décennie : Sartrouville, puis Mantes-la-Jolie en 1991, Garges-lès-Gonesse en 1994, Noisy-le-Grand puis Nanterre en 1995, Dammarie-les-Lys en 1997, Toulouse en 1998, Lille en 2000… Force est de constater la gabegie urbaine. L’accès à l’emploi, au logement ou à la reconnaissance sociale restent des mirages pour les petits frères des beurs, RMIstes, stagiaires à perpétuité, chômeurs longue durée ou intermittents des maisons d’arrêt, bref, tous les éclopés d’une nouvelle société de l’exclusion. Et de la panique sécuritaire : à l’origine des émeutes, il y a le plus souvent une bavure policière ! De nouvelles formes d’organisations des héritiers de l’immigration
sont marquées par une radicalisation du discours : « Pas de justice, pas de paix ! » proclame Résistance des Banlieues (RDB) puis le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB). Du côté des pouvoirs publics, l’impuissance à combattre efficacement les racines sociales du malaise des cités périphériques conduit à un soupçon public à l’égard des familles de banlieue. C’est le thème médiatique de la « dérive mafieuse » ou « dérive communautariste » des quartiers. Une nouvelle version des « classes dangereuses » qui seraient liguées contre la République. Les cités à la dérive deviennent cités de tous les fantasmes.

Pour un autre regard sur les banlieues

Entre récit, autobiographie et roman, les succédanés de la littérature beur témoignent contre ces clichés qui étiquettent désormais les nouvelles frontières intérieures de la société Française au-delà des frontières interethniques ou postcoloniales à l’adresse des immigrés et de leurs enfants. Ainsi de Zaïr le Gaulois de Zaïr Kedadouche (1996) – footballeur qui deviendra ambassadeur de France ! – de Né en Banlieue de Farid Aïchoune (1996) ou de Boumkoeur bestseller de Rachid Djaïdani. Mais le modèle du genre est sans doute « Territoires d’outre ville » de Mohand Mounsi, ancien militant de Rock against police, auteur de l’album « Seconde génération » en 1985. Mounsi raconte son errance et sa rencontre avec le poète maudit François Villon qui lui fait découvrir que l’écriture est le seul acte de résistance pour cesser de se cogner la tête contre les murs de la relégation : « Avec Villon, j’ai appris que l’art n’est pas la société: il en est le contraire dans sa plus haute expression, il en est l’ennemi[1] Plus largement, c’est une quarantaine d’ouvrages qui sont publiés par des héritier-e-s de l’immigration durant ces années 1990 dont la grande diversité de styles et de sensibilités ne rencontre qu’un succès d’estime en librairie, à quelques exceptions près (Djaïdani, Begag, Bouraoui). C’est aussi durant cette période, à la suite de Tassadit Imache, qu’un roman plus introspectif approche de l’intérieur l’univers féminin – Nina Bouraoui, de la Voyeuse interdite (1991) à Garçon manqué (2000) ; Minna Sif,
Méchamment berbère (1997) ; Mélina Gazsi, L’armoire aux secrets, (1999) ; Malika Wagner, Terminus Nord (1992) …

L’engagement artistique contre ce second degré de frontière visible au travers des clichés publics sur les périphéries
urbaines, après ceux sur les immigrés ou leurs enfants, c’est aussi ce qui inspire un nouveau cinéma de banlieue.
Celui-ci met en scène la gabegie sociale et sécuritaire à l’origine des violences urbaines et d’une dérive suicidaire
des quartiers. Ainsi du film de Malik Chibane (1994) : « Hexagone était un titre provocant : je ne prenais que des Beurs et je disais l’Hexagone, c’est ça !»[2] Ou de Ma 6-T va crack-er de Jean François Richet (1997). Néanmoins, le film culte sur la banlieue des années 1990 reste l’œuvre d’un bobo amoureux du Rap, Mathieu Kassovitz (1995). La Haine met en scène les galères d’une jeunesse populaire (Black-blanc, beur) confrontée à la violence policière et le spectacle illustre le thème de la « fracture sociale » qui a porté au pouvoir le Président Jacques Chirac. Avec plus de 2 millions d’entrées, onze nominations et trois récompenses – notamment celle du meilleur film – aux Césars de 1996, La Haine balaie les frontières et s’invite dans le grand-petit monde du cinéma français.

Mais l’engagement des artistes pour un autre regard sur les banlieues trouve ses principaux fers de lance dans le monde de la musique. La Mano Negra – rock alternatif latino ou « Patchanka » – de Manu Chao soutient activement la Caravane des quartiers qui se revendique de l’héritage du mouvement beur et de l’action culturelle autonome des quartiers. C’est un réseau de plusieurs dizaines d’associations autour notamment de Vivons ensemble à Mantes la Jolie, SOS ça bouge à Bondy, Grain Magique à Saint-Etienne, et Vitécri à Toulouse qui, tout au long des années 1990, prend en charge des projets contre l’exclusion et la diversité culturelle. Et cela notamment à travers un festival inter-banlieues et une dynamique nationale qui franchira certaines frontières européennes.
La caravane est aussi soutenue par le groupe Zebda (Beur-re en Arabe) de Toulouse qui mêle des sons d’influence rock,
reggae, punk à la variété – comme la chanson Tomber la Chemise, numéro un au top 50 trois semaines d’affilée, qui trouve place aussi dans le patrimoine des hymnes festifs à la française. Mais Zebda c’est aussi un engagement politique à gauche dont témoigne le « disque d’or » en 1999 Le bruit et l’odeur (en référence à des propos nauséabonds de Chirac sur les immigrés) et une participation active au mouvement citoyen les Motivé-e-s qui obtiendra 12,38% des voix aux Municipales de 2001 à Toulouse. Le groupe est la cheville ouvrière et médiatique de l’association Tactikollectif fondée en 1997 qui participe de la création d’un milieu culturel autonome avec l’ambition « de placer les questions des discriminations, des expressions des habitants des quartiers populaires, et de l’action culturelle au cœur des préoccupations. »[3]. L’association se donne les moyens de son projet en produisant le disque Motivés – 200 000 exemplaires vendus – « qui remet au goût du jour des « chants de lutte » de différentes traditions (françaises, Catalanes, Kabyles espagnoles, italiennes) »[4] au nom de la réappropriation d’un patrimoine artistique par les luttes populaires.

Les banlieues hip-hop d’un rêve américain

Dans les années 1990, la culture des banlieues échappe aux deux rives de la Méditerranée pour trouver son inspiration
outre atlantique. C’est l’époque où la presse commence à évoquer les bandes de zoulous ou de casseurs des manifestations lycéennes. Les violences urbaines débordent des cités et elles sont partagées entre « Black blanc beur » sans aucune spécificité nationale. La menace du ghetto américain sert d’épouvantail, d’autant plus que le modèle des cultures urbaines made in USA a conquis les cités dans la foulée de Mac Donald. Le Rap s’impose comme la bande son
du malaise des banlieues. Le Hip-hop avait pourtant adopté à ses origines en France l’esprit positif d’Afrika Bambaataa « Peace, Unity, Love and Having fun » professé en 1984 par le pittoresque Sidney, un animateur télé au look de b-boy new yorkais dont chacun se souvient du « bonjour les frères et sœurs ». Emission pionnière qui a vu défiler une kyrielle de vedettes américaines sur son plateau, « H.I.P. H.O.P. » a marqué toute une génération. La vague médiatique ne résiste pas longtemps aux préjugés du PAF, mais le modèle américain des danses urbaines (break danse, smurf, hype…) du graphisme (tag, graff) et le courant musical Rap se réfugient dans des réseaux underground des grandes villes. Les cultures urbaines se sont imposées sur la scène publique dans les années 1990 comme un phénomène culturel ou un style de vie propres aux banlieues, entre reprise de sons, d’images et de rythmes d’outre atlantique, réappropriation ou plutôt réinterprétation de tempos, d’arrangements au carrefour d’origines différentes. Avec toujours une ambition artistique, un message fraternel ou festif, des prétentions sociopolitiques ou un idéal de réussite et de carrière. Mais si tous les rappeurs souhaitent agencer rythme et poésie – rhythm and poetry – sur une même ligne musicale, les premiers groupes qui émergent se reconnaissent de différentes influences et surtout de différentes aspirations collectives, de différents modes d’engagement. Figure du Bad boy du 9-3, le chanteur Joey Starr du groupe NTM qui éructe sa haine de la police et qui sera condamné de multiples fois par la justice – pour rébellion, détention d’arme prohibée, coups et blessures ou violence conjugale –reproche à MC Solaar d’être trop gentil et trop bon élève[5]. Il est vrai que Claude Honoré M’Barali l’Africain de Villeneuve-Saint-Georges vient du côté sud du périph’, à l’opposé de celui du Saint-Denis du Martiniquais Didier Morville : la Caroline (album Mc Solaar Qui sème le vent récolte le tempo,1991) de son imaginaire n’a rien du réalisme hardcore ni du ton revendicatif et coléreux du Monde de demain (album Suprême NTM AuthentiK,1991) qui accompagne la révolte des banlieues. Tous deux sont néanmoins’ dans les années 1990, des piliers du Rap français et vendent des centaines de milliers de disques, à l’image d’autres groupes comme Ministère A.M.E.R. Assassin, ou IAM.

Car avant même la Planète Rap de Skyrock, les majors du disque se sont penchés sur le berceau du hip-hop à la française, bonnes fées pour une minorité qui fait carrière et Carabosses pour une majorité qui reste captive de la jungle urbaine médiatique et ses clichés « casquette, basquets, pas grand-chose dans la tête » (IAM, Le Livre de la jungle, 1991). Captive aussi de l’OPA de l’action socioculturelle sur le hip-hop après le coup de cœur du ministre de la Culture Jack Lang : « je crois à la culture hip-hop (…) ce mouvement de revendications sociales et artistiques devient un véritable phénomène de civilisation. »[6]
C’est sans doute ce clivage du succès, entre le hip-hop confiné en MJC et le Rap Show business hors les murs de la cité qui traduit le mieux le dilemme de ce petit monde des cultures urbaines made in France.
Petit monde qui produit déjà près de 400 albums dans les années 1990 et dont la diversité ne saurait se résumer à une scission entre artistes trop consensuels et radicaux d’une authenticité du son et de la colère du ghetto. D’un côté les gentils rappeurs aux textes légers ou aux refrains chantés – « Aujourd’hui personne ne revendique dans le POS de MENELIK » (Ménélik, « Tout baigne », 1995). Et de l’autre côté, les enragés aux paroles crues et aux réquisitoires d’écorchés vifs qui s’inspirent du gangsta Rap étasunien et du Rap hardcore pour dénoncer la grande misère des banlieues. En fait les écorchés vifs en question sont parfois devenus riches et n’habitent plus en HLM. Certains tournent même leur veste comme Doc Gynéco qui passe des chœurs du morceau rap le plus décrié Sacrifice de poulets (Ministère A.M.E.R. bande son du film La Haine, 1995) au soutien de Chirac et de Sarkozy. La diversité du Rap français est plus largement liée à celle de ses multiples courants, les hybridations, les métissages de sons et de styles musicaux de différentes origines. Un des meilleurs morceaux politisés des années 1990 est un morceau collectif : « 11mn 30 contre les lois racistes » sorti en 1997 sous la houlette de Jean François Richet et Madj d’Assassin au profit du Mouvement de l’immigration et des banlieues. Assassin qui ouvre par ailleurs la voie d’un Rap conscient au-delà du gangsta Rap critiquant par la voix de Madj « les plus grands rebelles » du Rap qui dès le départ « avaient pour modèle d’être des acteurs de la société du spectacle, rien de plus !»[7].
Un Rap conscient qui aspire donc à se donner les moyens de structures de productions indépendantes telle Assassin
production pour échapper à l’instrumentalisation et la tutelle des Majors.

Un stand-up de banlieue hors les murs

Le Rap devient prescripteur de la culture des banlieues au tournant des années 1990 et c’est aussi un sens de la tchatche et de la battle en scène, une capacité d’improviser, de rebondir sur ses ratées, de mêler les langages et d’interagir avec le public qui va permettre à l’humour des cités de franchir les portes des grands cafés théâtres.
Et d’être invité au programme de certaines émissions de divertissement. Petit gaillard handicapé n’ayant que sa gouaille et son culot pour réussir, Djamel Debbouze s’inspire de l’exemple des grands humoristes noirs américains pour inventer un stand-up de banlieue qui chamboule la scène comique parisienne. Tout l’art est dans le retournement du stigmate et dans l’autodérision. Smaïn avait ouvert la voie mais Djamel Debbouze a la culture des banlieues du hip hop en plus. Repéré par Radio Nova, il fait ses débuts télé en 1996 sur Paris Première avant de lancer sa chronique Le cinéma de Jamel sur Canal + en 1998. Et il participe peu après à la série H qui confirmera ses premiers succès aux côtés de deux autres monstres sacrés de l’humour des banlieues : Ramzy Bedia et Eric Judor, déjà connus par leurs sketchs sur M6 dans l’émission Les mots d’Eric et Ramzy. Malgré la persistance de la crise des banlieues, la fin du vingtième siècle semble ainsi se terminer par une note d’humour et de reconnaissance d’une France « black blanc beur » qui triomphe jusqu’aux Champs-Elysées lors de la victoire des Bleus au Mondial 1998.


[1] Mounsi Mohand, Territoire d’outre ville, Stock, 1995, p.63
[2] Chibane Malik, Les Inrockuptibles, 22 novembre 1995
[3] Site de l’association Tactikollectif.org
[4] ibid
[5] Bon élève MC Solar qui évoque dans ses textes Lacan ou Rousseau l’est, en effet : ce qui lui vaut l’estime d’un public cultivé et même, en 1998, la grande médaille de la chanson française de la part de l’Académie Française.
[6] Hebdomadaire VSD, 31 octobre 1990
[7] Emission Arte, Saveurs Bitume épisode 3 « 1995 : l’explosion du rap en France » https://tinyurl.com/SaveurBitume

© Crédit photo : Joss Dray

20
Jan
2015